Ceteris Paribus : l’art de simplifier les relations complexes entre paramètres
En économie, la locution
latine ceteris paribus sic stantibus (« toutes choses égales
par ailleurs »), resumer en ceteris paribus, sert à isoler l’effet d’une
variable sur une autre en supposant que tous les autres paramètres restent
constants. Autrement dit, on étudie un lien de causalité « à condition que rien
d’autre ne change ». Par exemple, on dira : « une hausse du prix de la viande
réduira la quantité demandée ceteris paribus » (Wooldridge, 2010), ce qui
signifie que l’on examine l’effet de la variation du prix de la viande en
faisant abstraction des autres facteurs (revenus, préférences, prix des
substituts, etc.). Cette hypothèse de ceteris paribus est très répandue en
modélisation économique. Elle permet notamment d’isoler un facteur pour
simplifier l’analyse et établir des relations causales. Concrètement, en
microéconomie, cela revient à utiliser une dérivée partielle ou une régression
multivariée pour « tenir toutes choses constantes » excepté la variable étudiée.
En résumé, ceteris paribus est un outil de simplification : il transforme un
problème complexe (plusieurs variables interdépendantes) en un problème plus
simple à une variable, au prix d’hypothèses restrictives sur le reste du modèle.
- Il est utilisé en sciences sociales et
économiques pour clarifier comment une grandeur influence une
autre, sans l’influence simultanée de tous les autres facteurs.
- Il sert à simplifier les modèles
mathématiques (lois de l’offre et de la demande, élasticité,
etc.) en supposant que l’ensemble des autres déterminants (revenu, goût,
technologies…) demeure fixe.
- En économétrie, cette hypothèse
correspond à l’idée d’effet partiel : on estime l’espérance
conditionnelle E (Y∣X,
C) et on étudie la variation en X pour des valeurs
de C fixées. Autrement dit, c’est l’analogue du calcul
d’une dérivée partielle ∂E (Y∣X, C) / ∂X.
Cette approche présente à la fois
des avantages et des limites. Elle permet de clarifier l’analyse causal –
en isolant un seul changement, on peut voir plus nettement son impact direct.
Elle simplifie aussi l’étude à court terme (certains facteurs changent
lentement, donc on peut raisonnablement les considérer constants sur une courte
période). En revanche, elle est souvent considérée comme irréaliste :
en pratique, de nombreux paramètres évoluent simultanément, ce qui rend
l’hypothèse d’« autres choses égales » difficile à respecter. Comme Alfred
Marshall le soulignait, « plus on applique la règle ceteris paribus, plus on
s’éloigne de la réalité ». De fait, ceteris paribus ne donne que des tendances
générales, jamais des lois universelles : il ne fournit que des résultats
approchés ou « de laboratoire » que l’on recontextualisera ensuite dans la
complexité réelle.
Origines
historiques du concept
L’expression ceteris
paribus a une très longue histoire, bien avant l’économie moderne. On
en trouve la trace dès 1295 chez le théologien Pierre Olivi. Au XVIIᵉ siècle,
l’économiste William Petty l’utilise en anglais pour préciser ses raisonnements
(notamment dans sa théorie de la valeur). John Stuart Mill, au XIXᵉ siècle,
exploite ensuite le ceteris paribus pour caractériser la façon dont l’économie
gère les facteurs perturbateurs.
Cependant, c’est avec Alfred
Marshall que le concept prend toute son essor en économie. Marshall, fondateur
de l’analyse néoclassique en équilibre partiel, formalise l’idée de segmenter
le système économique afin d’étudier marché par marché. Dans ses Principes
d’économie politique, il insiste sur la nécessité de « briser le problème
en plusieurs morceaux, étudier chaque partie à son tour, puis combiner les
solutions partielles pour comprendre le tout ». Autrement dit, il met au point
un cadre où l’on « isole certains facteurs perturbateurs en les renfermant,
pour un temps, dans un hypothétique enclos appelé Ceteris Paribus ». En
pratique, cela signifie qu’on suppose les autres marchés, revenus, préférences,
etc. fixes quand on analyse un marché donnée. Ce procédé
a rendu possible le développement de modèles économiques mathématiques plus
fins : par exemple, les lois de l’offre et de la demande marshalliennes sont
formulées ceteris paribus (toutes choses égales par ailleurs).
Comme le note Ekkehart Schlicht, « l’analyse économique concentre son attention
sur certaines influences et fixe tous les autres facteurs sous une clause
ceteris paribus. Cette vision remonte à Alfred Marshall (1842-1924) ».
Depuis Marshall, le ceteris
paribus est un pilier de la méthode économique. Walras (fin XIXᵉ)
privilégie la théorie de l’équilibre général mais joue lui aussi, dans les
modèles partielles, sur l’hypothèse de variables constantes pour appliquer des
calculs mathématiques. Au XXᵉ siècle, Keynes (1936) illustre encore cette
démarche : dans sa Théorie générale, il analyse par exemple comment
« une augmentation de la propension à épargner contracte, ceteris paribus, le
revenu et la production ». En résumé, de Mill à Keynes, en passant par Walras
et Marshall, chaque grande école économique classique et néoclassique a utilisé
ceteris paribus pour structurer ses raisonnements.
Interprétations
selon les écoles économiques
École
classique. Les classiques (Smith, Ricardo, Say, etc.) n’utilisent
pas toujours le terme latin, mais posent des hypothèses similaires dans leurs
raisonnements. Par exemple, Adam Smith analysait la « main invisible » du
marché sous-entendant que, toutes choses égales par ailleurs, la concurrence
produit un équilibre. Ricardo et Say employaient également des raisonnements où
l’on « isole » des facteurs (comme dans leur analyse de l’offre monétaire ou du
commerce international). Bien qu’ils manquaient souvent de formalisme
mathématique, l’idée était la même : étudier l’effet d’un changement donné en
supposant le reste inchangé.
École
néoclassique. Les néoclassiques reprennent la démarche
d’équilibre. Marshall, comme on l’a vu, est l’archétype du partial
equilibrium, qui ne regarde qu’un marché à la fois sous ceteris paribusepub.ub.uni-muenchen.de.
Walras, quant à lui, développe l’équilibre général où tous les
marchés s’influencent mutuellement : pour résoudre ses modèles, il emploie
néanmoins la notion implicite de ceteris paribus par itérations (son
« commissaire-priseur » fixe temporairement les prix pour trouver l’équilibre).
En pratique, tant Marshall que Walras et leurs successeurs (Pareto, etc.)
utilisent l’hypothèse d’autres facteurs constants pour formuler les équations
de la demande et de l’offre.
Néo-Keynésiens
et contemporains. Keynes lui-même use explicitement du ceteris
paribus dans ses analyses macroéconomiques, comme l’illustre la citation
ci-dessus. Après Keynes, la plupart des modèles macroéconomiques (IS-LM,
modèles à prix rigides, etc.) adoptent cette clause pour isoler l’effet d’une
politique (fiscalité, monnaie) ou d’un choc sur l’économie globale. Par
exemple, on analyse souvent l’effet d’un déficit public toutes choses
égales par ailleurs. Dans les années 1950, Milton Friedman et l’École de
Chicago insistent sur la prédictivité des modèles, non sur le réalisme de leurs
hypothèses. Friedman (1953) rappelle que toute théorie économique est
jugée sur son pouvoir prédictif, ce qui justifie l’usage du ceteris
paribus comme simplification utile tant que les résultats empiriques
sont valides.
École
autrichienne. Les autrichiens (Mises, Hayek, etc.) critiquent au
contraire la prétendue exactitude des modèles ceteris paribus.
Ludwig von Mises souligne que l’économie est une science historique où tous les
facteurs varient continuellement : « Personne n’a jamais été ni ne sera jamais
en mesure d’observer un changement ceteris paribus dans les données du marché ».
Autrement dit, on ne peut pas effectuer d’« expérience de laboratoire » en
économie pour isoler une seule variable. Mises ajoute qu’il n’y a aucune
constante universelle en économie, uniquement des variables historiques :
contrairement aux lois physiques, les relations économiques ne sont jamais
fixes. Il écrit ainsi : « En économie, il n’existe aucune relation constante
entre les grandeurs ; on ne trouve que des variables, et pas de constantes . Il
est vain de parler de variables là où il n’y a pas d’invariables ». Pour les
autrichiens, le ceteris paribus est donc une abstraction qui rend l’économie
« trop mathématique et déconnectée de la réalité humaine », transformant une
science sociale en un enchevêtrement de calculs douteux.
D’autres écoles soulignent des
nuances : l’école institutionnaliste ou marxiste, par exemple, insistera sur le
rôle des structures ou des conflits de classe que le simple isolat ceteris
paribus néglige. Les économistes post-keynésiens ou comportementalistes
relèvent que les attentes et les institutions évoluent (et donc ne restent pas
fixes). En pratique, toutes les théories économiques utilisent au moins
implicitement le ceteris paribus, mais elles diffèrent sur la façon dont on
réintroduit ensuite les facteurs ignorés.
Ceteris
Paribus versus les sciences naturelles
Le ceteris paribus n’est
pas propre à l’économie : on le retrouve en sciences naturelles et sociales. En
physique, par exemple, de nombreuses « lois » tiennent en fait des hypothèses
implicites (absence de frottement, de frottement de l’air, etc.). Andreas
Hüttemann note que l’on peut considérer ces lois comme des « lois ceteris
paribus » au même titre qu’en économie, car la physique élimine
expérimentalement les facteurs perturbateurs pour tester ses modèles. De même
en biologie, on parle souvent de lois « toutes choses étant égales » (par
exemple, la croissance d’une population sous condition de ressources
constantes). En philosophie des sciences, on montre même que quasiment toute
loi empirique est ceteris paribus, au sens où elle admet des exceptions en
pratique.
La différence réside cependant
dans la capacité à contrôler les variables. La physique peut
réaliser des expériences contrôlées : on construit des environnements où
seulement une ou deux variables changent (chute libre en chambre à vide, plan
incliné sans frottement, etc.). Les lois physiques ainsi établies peuvent alors
être vérifiées et reproduites. En économie, en revanche, on ne peut
pas « geler » les comportements des agents. On ne peut pas, par exemple,
augmenter uniquement le prix de la viande en isolant parfaitement les revenus
et préférences ; il y a toujours des interactions complexes (anticipations, réactions
des autres marchés, chocs exogènes). Comme le soulignent Mises et
d’autres, il n’existe pas d’« économiste en chambre » capable
d’observer un changement isolé.
En pratique, l’équivalent du
ceteris paribus en sciences sociales est la régression économétrique : on
utilise des données empiriques pour « contrôler » statistiquement d’autres
variables afin de mesurer l’effet partiel de l’une d’elles. Mais cela demeure
toujours une approximation : on ne fait que supposer que les
autres facteurs sont peu ou prou constants sur la période étudiée. Dès lors,
les relations obtenues restent des tendances générales, non des
lois absolues. Par exemple, on dit qu’une hausse du revenu ceteris paribus
augmente la consommation moyenne. Cela ne signifie pas qu’elle la changera
forcément toujours de X % : simplement que, toutes choses égales par ailleurs,
on observe empiriquement une corrélation positive. Comme l’écrit la
littérature : le ceteris paribus « met de côté les interférences avec l’exemple
donné ». L’analogie mathématique est celle d’une dérivée partielle plutôt
que d’une dérivée totale.
Critiques et
limites
Le ceteris paribus est donc
un outil méthodologique fondamental pour construire des
modèles explicatifs, mais il est aussi à l’origine de nombreuses critiques. Son
principal reproche est l’hypothèse d’irréalisme : on admet qu’un
seul facteur bouge, ce qui ne correspond jamais exactement à la complexité du
monde réel. On considère souvent que cela revient à ignorer des interactions
essentielles ou des rétroactions, ce qui peut fausser les conclusions si ces
effets « exogènes » sont importants. Par ailleurs, plus un modèle repose sur
des clauses ceteris paribus, plus il s’éloigne de la réalité concrète.
Sur le plan épistémologique, certains méthodologistes (comme les positivistes d’inspiration Popper/Lakatos) notent que des lois économiques avec clause c.p. offrent peu de contenu empirique falsifiable : elles deviennent quasiment des « tendances » plutôt que des lois strictes. Les économistes autrichiens insistent sur le fait que les données économiques sont toujours historiques et changeantes, et qu’aucune relation stable à la physique (constante) n’existe en économie. En somme, ceteris paribus nécessite une interprétation prudente : on ne l’utilise qu’en conscient que c’est une approximation utile pour la théorie, non une description complète du réel.
Néanmoins, ce cadre reste
largement accepté tant qu’il est clarifié. Dans la plupart des ouvrages, on
rappelle que ceteris paribus n’implique pas que rien ne changera en
réalité, mais sert à isoler l’effet d’une variable (« toutes choses
égales » dans l’analyse). Tant que cette distinction est claire, on
peut à la fois reconnaître la portée de la prédiction (tendance générale) et
ses limites (pas une certitude absolue).
Conclusion
La clause ceteris paribus constitue
l’un des fils rouges de la pensée économique depuis Marshall jusqu’à nos jours.
Elle illustre « l’art de simplifier » – selon l’expression du titre – en
permettant de décomposer un système complexe pour en étudier des éléments
isolés. Cette démarche a rendu possible la construction
de modèles théoriques clairs et le raisonnement formel (offre/demande,
élasticités, multiplicateurs, etc.). Cependant, chaque école économique l’a
adaptée différemment et l’a toujours accompagnée de précautions : Keynes et les
néoclassiques l’utilisent comme outil pédagogique et analytique, tandis que les
autrichiens la voient comme un artifice éloignant de l’expérience. En
comparaison avec les sciences physiques, le ceteris paribus rappelle que
l’économie est une science sociale où les variables ne sont jamais complètement
isolables. Ainsi, ceteris paribus souligne à la fois la
puissance et la fragilité des modèles économiques : utiles pour dégager des
tendances et tester des hypothèses, mais toujours conscientes de leur caractère
simplificateur. Ces notions sont abondamment rappelées dans la littérature
économique moderne
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