Le Dollar-Roi : anatomie d'une domination monétaire
Le Dollar-Roi : anatomie d'une domination monétaire
CONTINUITÉ ÉDITORIALE — Cette série sur le blog
|
N° |
Article |
Lien |
|
I |
Bretton Woods : anatomie d'un déséquilibre fondateur |
|
|
II |
Le prix du crédit : pourquoi les taux d'intérêt
étranglent l'Afrique |
|
|
III |
La ruée vers l'or du 21e siècle : politique monétaire à
l'épreuve des nouveaux jeux géopolitiques |
|
|
IV |
Le Dollar-Roi : anatomie d'une domination monétaire
(PRÉSENT ARTICLE) |
abdoulmagid.blogspot.com
(fév. 2026) |
RÉSUMÉ
Cet article poursuit l'analyse entamée dans les trois
précédents volets de cette série consacrée à l'architecture monétaire mondiale.
Après avoir décrypté les fondations du système de Bretton Woods (article I), le
coût asymétrique du crédit pour les économies africaines (article II), et la
ruée vers l'or comme symptôme d'un ordre monétaire contesté (article III), ce
quatrième volet interroge le mécanisme même de la domination du dollar :
comment une monnaie sans valeur intrinsèque depuis 1971, créée par simple
écriture comptable, s'impose-t-elle comme étalon universel ? Comment le régime
de change fixe FDJ-USD à Djibouti illustre-t-il, à l'échelle micro, les
contradictions de cette architecture ? Et surtout : quel rôle les banques
centrales africaines jouent-elles — ou subissent-elles — dans ce système ?
L'objectif est que l'africain s'approprie ces questions qui lui sont imposées,
non comme spectateur, mais comme analyste et acteur de sa propre souveraineté
monétaire.
Mots-clés : dollar, monnaie
fiat, création monétaire, seigneuriage, currency board, franc djiboutien,
banques centrales, souveraineté monétaire, Afrique, dédollarisation.
Introduction — Le paradoxe d'une
monnaie sans ancre
« Le dollar est notre monnaie, mais
c'est votre problème. » — John Connally, Secrétaire au Trésor
américain, 1971
Cette phrase,
prononcée au lendemain du choc Nixon, résume avec une brutalité éloquente
l'asymétrie fondamentale du système monétaire international. Plus d'un
demi-siècle plus tard, elle n'a rien perdu de sa pertinence. Le dollar
américain, bien qu'il ne soit plus adossé à aucun actif tangible depuis le 15
août 1971, continue de régner en maître sur l'économie mondiale.
Dans notre
premier article sur les accords de Bretton Woods, nous avons montré comment le
système conçu en 1944 contenait en lui-même les germes de sa propre destruction
— le fameux dilemme de Triffin. Dans le deuxième volet, nous avons
démontré comment le coût du crédit, articulé autour des taux d'intérêt fixés
par la Federal Reserve, impose aux économies africaines un fardeau
disproportionné : Djibouti, avec un spread bancaire de 6,94 % contre 1,4 % en
zone euro, en offre un cas d'école. Le troisième article a dévoilé comment la
ruée vers l'or par les banques centrales — plus de 1 000 tonnes par an depuis
2022 — traduit une défiance croissante envers le système dollar-dette.
Ce quatrième
volet pousse l'analyse plus loin. Il ne s'agit plus seulement de décrire les
effets de la domination du dollar, mais d'en disséquer le mécanisme :
comment crée-t-on de la monnaie ex nihilo ? Pourquoi cette monnaie,
dénuée de valeur intrinsèque, commande-t-elle pourtant le prix du riz à Madagascar, du pétrole à Lagos et du cuivre à Lusaka ? Et, question fondamentale
: le régime de change fixe qui lie le franc djiboutien au dollar à 177,721 FDJ
pour 1 USD depuis 1973 est-il un bouclier de stabilité ?
L'ambition de
cet article est double : d'une part, offrir une analyse,
appuyée sur des données vérifiées et des sources primaires ; d'autre part, et
c'est là son originalité éditoriale, poser ces questions depuis le continent
africain. Comme l'écrit l'économiste togolais Kako Nubukpo, il est temps
que « l'Afrique cesse d'être un objet d'étude pour devenir sujet de sa propre
histoire monétaire ».
I. Le dollar : une domination
par la puissance, non par la valeur
1.1 L'étalon-dollar après
l'étalon-or : un changement de paradigme
Pour comprendre
la nature singulière de la domination du dollar, il faut remonter à la rupture
fondamentale de 1971. Sous le système de Bretton Woods (1944-1971), le dollar
jouissait d'un privilège considérable mais encadré : sa convertibilité en or à
35 dollars l'once lui conférait une crédibilité matérielle. Les autres
monnaies, rattachées au dollar par des parités fixes, bénéficiaient par
transitivité de cette ancre métallique.
Le 15 août 1971,
lorsque Nixon suspend unilatéralement la convertibilité, le système bascule
dans un régime radicalement nouveau. Le dollar cesse d'être un représentant
de la richesse (l'or) pour devenir un objet de confiance pure — ce que
les économistes appellent une monnaie fiduciaire ou monnaie fiat
(du latin fiat, « qu'il soit fait »). Or, cette confiance ne repose plus
sur un stock de métal précieux, mais sur un triptyque de puissance : militaire,
technologique et institutionnelle.
1.2 Les cinq piliers de la
domination du dollar
La persistance
de l'hégémonie du dollar après la fin de la convertibilité-or ne relève ni du
hasard ni de la seule inertie institutionnelle. Elle
repose sur cinq mécanismes structurels, profondément imbriqués.
|
Pilier |
Mécanisme |
|
1. Le
pétrodollar |
L'accord de 1974 entre Washington et Riyad impose la
facturation du pétrole en dollars, créant une demande captive mondiale. Tout
importateur de brut doit détenir des dollars, une taxe invisible sur le
commerce mondial de l'énergie. |
|
2. Le
réseau SWIFT |
Le système de messagerie interbancaire, basé en
Belgique mais sous forte influence américaine, traite 42 millions de
messages/jour. L'exclusion de SWIFT (comme pour l'Iran en 2012 ou la Russie
en 2022) équivaut à une mise en quarantaine financière. |
|
3. La
profondeur financière |
Le marché des bons du Trésor américain (≈ 27 000
milliards USD fin 2025) est le plus liquide et le plus profond au monde.
Aucune alternative n'offre cette capacité d'absorption. Les banques centrales
y « garent » leurs réserves faute de mieux. |
|
4. La
puissance militaire |
Avec un budget de défense de plus de 886 milliards USD
(2024) et 750 bases militaires dans 80 pays, les États-Unis garantissent la
sécurité des routes commerciales maritimes et la permanence du dollar comme
monnaie de transaction. |
|
5.
L'extraterritorialité juridique |
Toute transaction en dollars, même entre deux entités
non américaines, tombe sous juridiction américaine. Ce levier permet aux
États-Unis d'imposer des sanctions unilatérales à effet planétaire (loi OFAC,
FCPA). |
Tableau 1 — Les cinq piliers de la domination du dollar. Sources : Fed, BRI, SIPRI, SWIFT
(2024-2025).
1.3 Quantifier l'hégémonie : les
chiffres de 2025
Les données les
plus récentes du FMI confirment une domination certes en érosion, mais toujours
écrasante. Au deuxième trimestre 2025, la part du dollar dans les réserves
mondiales de change allouées s'établissait à 56,32 %, contre 57,79 % au premier
trimestre, une baisse que le FMI attribue largement à des effets de
valorisation liés à l'appréciation des devises concurrentes. Corrigée de ces
effets de change, la part du dollar n'aurait baissé que de 0,12 point de
pourcentage.
|
Indicateur |
Part du dollar |
Source |
|
Réserves de change mondiales (Q2 2025) |
56,32 % |
FMI COFER |
|
Transactions
de change (volume) |
88 % |
BRI (2022) |
|
Facturation du commerce mondial (export) |
54 % |
Fed (2025) |
|
Capitalisation
des stablecoins |
99 % |
Fed / Cowen
(2025) |
|
Détention
étrangère de Treasuries |
30 % du stock total |
JP Morgan
(2025) |
|
Masse monétaire M2 américaine (oct. 2025) |
22 298 Mds USD |
FRED / Fed |
|
Bilan de la Fed (sept. 2025) |
6 600 Mds USD |
Fed Balance
Sheet |
Tableau 2 — Indicateurs de la domination du dollar
(2025). Sources : FMI
COFER, BRI, Federal Reserve, JP Morgan Research.
Ce tableau
révèle un paradoxe saisissant : alors que les États-Unis ne représentent que 25
% du PIB mondial, leur monnaie occupe une position disproportionnée dans
pratiquement tous les segments du système financier international. Comme le
note la Réserve fédérale de Philadelphie, « le dollar demeure la principale
monnaie de réserve mondiale » avec une part « d'environ 58 % de l'ensemble des
réserves de change ». Le fait que 99 % de la capitalisation des stablecoins
soit libellée en dollars montre que même l'innovation crypto reproduit cette
dépendance.
II. La monnaie ex nihilo : quand
le roi est nu
2.1 Comprendre la création
monétaire moderne
L'un des mythes
les plus tenaces de l'économie populaire est que les banques prêtent l'argent
de leurs déposants. Cette vision, dite du « multiplicateur monétaire », a été
formellement réfutée par la Banque d'Angleterre dans une publication de
référence en 2014. La réalité est à la fois plus simple et plus vertigineuse :
les banques commerciales créent de la monnaie à chaque fois qu'elles accordent
un crédit. Elles n'ont pas besoin de détenir préalablement les fonds qu'elles
prêtent.
Le mécanisme est
le suivant : lorsqu'une banque accorde un prêt de 100 000 dollars à un
entrepreneur, elle inscrit simultanément 100 000 dollars à l'actif de son bilan
(la créance) et 100 000 dollars au passif (le dépôt crédité sur le compte de
l'emprunteur). Les 100 000 dollars n'existaient pas avant l'opération, ils ont
été créés ex nihilo, par simple jeu d'écriture comptable. C'est ce que
l'économiste Richard Werner, dans une étude empirique de 2014, a démontré de
manière irréfutable.
Le circuit de création monétaire
|
Étape |
Opération |
Actif (banque) |
Passif (banque) |
|
1 |
Accord de crédit à l'emprunteur |
+100 000 $
(créance) |
+100 000 $
(dépôt) |
|
2 |
L'emprunteur
dépense la somme |
Créance
maintenue |
Dépôt
transféré |
|
3 |
Remboursement
progressif |
-Créance
(diminue) |
-Dépôt
(destruction) |
Tableau 3 — Schéma simplifié de la création monétaire par
le crédit bancaire. Adapté de McLeay, Radia & Thomas (2014).
Ce processus a
une conséquence fondamentale : la quasi-totalité de la monnaie en circulation
dans les économies modernes est de la monnaie de crédit, créée par les
banques commerciales. Les billets et pièces physiques, la « monnaie banque
centrale », ne représentent qu'une fraction marginale de la masse monétaire
totale. Aux États-Unis, sur les 22 298 milliards de dollars de masse monétaire
M2 en octobre 2025, la monnaie fiduciaire (billets et pièces) ne représentait
que 2 340 milliards, soit environ 10,5 %.
2.2 Le privilège exorbitant de
l'émetteur
Si toute banque
commerciale peut créer de la monnaie, la Federal Reserve américaine occupe une
position unique : elle crée la monnaie de réserve mondiale. Ce pouvoir
confère aux États-Unis ce que Valéry Giscard d'Estaing qualifiait de «
privilège exorbitant », une expression reprise par Barry Eichengreen dans son
ouvrage éponyme de 2011.
Le privilège
exorbitant se manifeste de plusieurs manières. Premièrement, par le seigneuriage
: la différence entre la valeur faciale du dollar et son coût de production.
Quand la Fed émet un billet de 100 dollars (coût de fabrication : environ 14
centimes), elle capture 99,86 dollars de valeur. Mais le seigneuriage moderne
va bien au-delà des billets : il s'exerce sur l'ensemble de la monnaie
électronique créée. Deuxièmement, par le recyclage de la dette : les
pays exportateurs qui accumulent des dollars les réinvestissent en bons du
Trésor américain, finançant ainsi les déficits jumeaux (budgétaire et
commercial) des États-Unis. C'est le mécanisme que Michael Hudson appelle le «
super-impérialisme » : les États-Unis consomment plus qu'ils ne produisent, et
le reste du monde finance la différence.
« Les États-Unis sont le seul pays
qui peut se permettre de s'endetter dans sa propre monnaie sans contrainte
extérieure. Le reste du monde subit les conséquences de cette asymétrie. » — Barry
Eichengreen, Exorbitant Privilege (2011)
2.3 La monnaie fiat : absence de
valeur intrinsèque
Le concept de
valeur intrinsèque est central pour comprendre la nature du système actuel.
Sous le régime d'étalon-or, un billet de banque était un certificat de dépôt
: il représentait une quantité définie de métal précieux détenue dans les
coffres de la banque émettrice. La monnaie avait une valeur intrinsèque,
indépendante de la confiance accordée à l'émetteur.
La monnaie fiat
contemporaine n'a, par définition, aucune valeur intrinsèque. Sa valeur
repose exclusivement sur trois piliers : le cours légal (l'obligation légale de
l'accepter comme moyen de paiement), la confiance dans l'émetteur (sa capacité
à maintenir la stabilité des prix), et la demande structurelle (la nécessité de
détenir cette monnaie pour les transactions internationales). Pour le dollar,
le troisième pilier, la demande captive créée par le système pétrodollar et le
réseau SWIFT, est le plus déterminant.
|
Période |
Régime |
Ancrage |
Valeur intrinsèque |
Source de confiance |
|
Avant 1944 |
Étalon-or
classique |
Or physique |
Totale |
Métal
précieux |
|
1944-1971 |
Bretton Woods |
Dollar (→ or) |
Indirecte |
Convertibilité
USD/or |
|
1971-1974 |
Transition |
Aucun |
Nulle |
Inertie
institutionnelle |
|
1974-présent |
Pétrodollar /
Fiat |
Pétrole
(indirect) |
Nulle |
Puissance +
demande captive |
Tableau 4 — Évolution des régimes monétaires et de la
valeur intrinsèque du dollar. Élaboration de l'auteur.
III. Le cas Djibouti : le
currency board comme miroir de la dépendance
3.1 Anatomie du régime de change
fixe FDJ-USD
Djibouti offre
un cas d'étude remarquable pour comprendre, à l'échelle d'une petite économie
ouverte, les implications concrètes de la domination du dollar. Le franc
djiboutien (FDJ) est arrimé au dollar américain à un taux fixe de 1 USD =
177,721 FDJ depuis le 13 février 1973 — soit plus de cinquante ans
d'ancrage ininterrompu. Ce taux n'a pas varié d'un centime depuis, traversant
sans ajustement les chocs pétroliers, la fin de la guerre froide, la crise
asiatique, la grande récession de 2008, la pandémie de Covid-19 et les tensions
en mer Rouge.
Ce régime
fonctionne selon le mécanisme du currency board (caisse d'émission) : la
Banque Centrale de Djibouti (BCD) s'engage à couvrir intégralement la base
monétaire par des réserves en dollars. Concrètement, chaque franc djiboutien en
circulation est théoriquement adossé à un montant équivalent en dollars dans
les coffres de la BCD. La couverture était de 102,06 % en décembre 2023, selon
les données disponibles — un ratio qui, bien qu'au-dessus du seuil de 100 %,
laisse peu de marge de manœuvre.
Chronologie du franc djiboutien
|
Date |
Événement |
|
20 mars
1949 |
Création du franc de la Côte française des Somalis
(décret 49/374). Taux initial : 214,392 FDJ/USD. Réserves à 100 % en dollars
détenues à New York. |
|
18 déc.
1971 |
Première réévaluation à 197,466 FDJ/USD suite à la
dévaluation du dollar (choc Nixon). |
|
13 fév.
1973 |
Seconde réévaluation au taux actuel de 177,721 FDJ/USD.
Ce taux est resté inchangé depuis. |
|
27 juin
1977 |
Indépendance de Djibouti. Le franc est rebaptisé «
franc djiboutien » (FDJ). Le
système de currency board est maintenu. |
|
3 déc.
1977 |
Création de la Banque Centrale de Djibouti (BCD),
succédant à la Banque de l'Indochine. |
|
2024-2025 |
Le FMI recommande de renforcer l'autonomie de la BCD et
d'introduire des réserves obligatoires comme outil prudentiel dans le cadre
du currency board. |
Tableau 5 — Chronologie du franc djiboutien et du
currency board. Sources : BCD, FMI Article IV (2025), Grokipedia.
3.2 Le currency board :
stabilité contre souveraineté
Le currency
board impose un arbitrage fondamental entre stabilité monétaire et souveraineté
de politique économique. En arrimant le FDJ au dollar, Djibouti achète de la
crédibilité — une inflation maîtrisée, une convertibilité garantie, une
prévisibilité pour les investisseurs étrangers et les bases militaires qui
génèrent une part significative des revenus nationaux. Mais cette stabilité a
un prix considérable.
Premier coût
: l'absence de politique monétaire autonome. La BCD ne peut ni ajuster ses taux
directeurs pour stimuler l'économie en récession, ni dévaluer pour restaurer la
compétitivité des exportations. Quand la Federal Reserve augmente ses taux pour
combattre l'inflation américaine, Djibouti subit un resserrement monétaire
imposé de l'extérieur, sans rapport avec sa conjoncture domestique. C'est
précisément ce qui s'est produit en 2022-2023 : le cycle de hausse de la Fed
(de 0,25 % à 5,5 %) a renchéri le coût du crédit à Djibouti alors même que
l'économie djiboutienne subissait les effets des tensions en mer Rouge.
Deuxième coût
: l'importation de la politique monétaire américaine. Le currency board transforme de
facto la BCD en relais de la Federal Reserve. Les décisions prises à Washington
— conçues pour l'économie américaine — s'imposent à Djibouti sans filtre.
Lorsque les États-Unis pratiquent un assouplissement quantitatif massif (le
bilan de la Fed a atteint 8 900 milliards en 2022 avant de redescendre à 6 600
milliards en septembre 2025), l'excès de liquidité en dollars se propage au
système djiboutien. Inversement, le resserrement quantitatif (la Fed a réduit
son bilan de 2 200 milliards depuis juin 2022) assèche la liquidité.
Troisième
coût : le seigneuriage capté. En maintenant ses réserves en dollars — essentiellement
sous forme de bons du Trésor américain —, Djibouti transfère de facto son
seigneuriage aux États-Unis. Au lieu de financer son développement par la
création monétaire (comme le font les économies souveraines), Djibouti accumule
des créances sur le Trésor américain à des rendements déterminés par
Washington. C'est le mécanisme que l'économiste camerounais Joseph Pouemi
dénonçait déjà en 1980 dans Monnaie, servitude et liberté.
3.3 Djibouti et l'Éthiopie :
deux modèles, un même défi
La comparaison
avec l'Éthiopie voisine est éclairante. En 2024, la Banque nationale
d'Éthiopie, désormais indépendante, a opté pour une dévaluation massive du birr
et un taux directeur élevé de 15 % en juillet 2025 — une rupture avec les
politiques accommodantes antérieures. L'Éthiopie a choisi la flexibilité au
prix de l'instabilité ; Djibouti a choisi la stabilité au prix de la rigidité.
Ni l'un ni l'autre ne dispose d'une véritable souveraineté monétaire au sens
plein : Djibouti parce qu'il a délégué sa politique monétaire au dollar ;
l'Éthiopie parce que la faiblesse de ses réserves et sa dépendance aux
financements extérieurs (FMI, Banque mondiale) contraignent ses marges de
manœuvre.
|
Critère |
Djibouti |
Éthiopie |
|
Régime de
change |
Fixe
(currency board) |
Flottant
administré (depuis 2024) |
|
Taux
directeur |
Pas de taux directeur propre |
15 % (juillet
2025) |
|
Spread
bancaire |
6,94 % (BCD,
2024) |
Variable,
> 10 % |
|
Inflation
(2024) |
≈ 5 % (pic en
mars) |
> 20 %
(post-dévaluation) |
|
Autonomie
monétaire |
Quasi nulle (importation de la politique Fed) |
Formelle mais contrainte par le FMI |
|
Stabilité
des prix |
Forte
(ancrage dollar) |
Faible
(volatilité post-dévaluation) |
Tableau 6 — Comparaison des régimes monétaires : Djibouti
vs Éthiopie. Sources : BCD (2024), FMI Article IV (2025), BNE.
IV. Les banques centrales
africaines dans l'architecture dollar : gardiennes ou otages ?
4.1 Le rôle théorique vs. le
rôle réel
Dans la théorie
monétaire standard, une banque centrale remplit quatre fonctions essentielles :
émission de la monnaie nationale, conduite de la politique monétaire (gestion
des taux d'intérêt et de la masse monétaire), supervision du système bancaire,
et gestion des réserves de change. Dans le contexte africain, l'exercice de ces
fonctions est profondément altéré par la position périphérique du continent
dans l'architecture financière mondiale.
Trois
configurations coexistent sur le continent, chacune illustrant un degré
différent de dépendance monétaire.
Configuration 1 : Les currency
boards (Djibouti, Érythrée)
Ces pays ont
formellement renoncé à la politique monétaire autonome en arrimant leur monnaie
au dollar (Djibouti) ou à un panier. La BCD, comme nous l'avons vu, ne fixe pas
de taux directeur, ne pratique pas d'opérations d'open market, ne refinance pas
les banques commerciales et n'impose pas de contrôle des changes. Son rôle se
réduit à celui d'un gardien mécanique de la parité : accumuler suffisamment de
dollars pour couvrir la base monétaire. La souveraineté monétaire est, dans les
faits, déléguée à la Federal Reserve.
Configuration 2 : Les zones
monétaires sous tutelle (CFA)
Les 14 pays de
la zone CFA — huit dans l'UEMOA (Afrique de l'Ouest) et six dans la CEMAC
(Afrique centrale) — opèrent sous un régime à double dépendance : leur monnaie
est arrimée à l'euro (1 EUR = 655,957 FCFA), et 50 % de leurs réserves de
change sont déposées auprès du Trésor français. Comme le démontrent Fanny
Pigeaud et Ndongo Samba Sylla dans L'Arme invisible de la Françafrique
(2018), ce système fonctionne comme « une chaîne de dépendance monétaire » —
les banques centrales de la zone (BCEAO et BEAC) n'ont pas le pouvoir de
dévaluer, de fixer librement leurs taux directeurs, ni de financer directement
les États membres.
La contestation
est vive : le Burkina Faso, le Mali et le Niger ont annoncé leur intention de
quitter le franc CFA. Le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye a fait de
la sortie du CFA un thème de campagne. Le projet de monnaie unique « Eco » de
la CEDEAO, prévu pour 2027, reste incertain.
Configuration 3 : Les banques
centrales « indépendantes » sous contrainte
Les pays
africains hors zone CFA et hors currency board (Nigeria, Ghana, Kenya, Afrique
du Sud, etc.) disposent formellement de banques centrales indépendantes. Mais
cette indépendance est souvent illusoire. La dollarisation informelle de leurs
économies, leur dépendance aux financements extérieurs (FMI, Banque mondiale),
et la volatilité de leurs devises les placent sous une double contrainte :
maintenir des taux d'intérêt élevés pour défendre leur monnaie (le taux
directeur angolais est à 19 % en 2025, celui du Nigeria à 27,5 %), tout en
subissant les effets de contagion des décisions de la Fed. Le gouverneur de la
Banque nationale du Rwanda a dû interdire l'usage non autorisé de devises
étrangères dans les transactions locales face à la dollarisation rampante de
l'économie rwandaise — un symptôme de perte de confiance dans la monnaie
nationale.
4.2 L'Afrique face au trilemme
de Mundell
Le trilemme de
Mundell (ou « triangle d'incompatibilité ») stipule qu'un pays ne peut
simultanément maintenir un taux de change fixe, une politique monétaire
indépendante et la libre circulation des capitaux. Il ne peut en choisir que deux sur trois.
|
Pays / Zone |
Change fixe |
Pol. monétaire autonome |
Mobilité des capitaux |
|
Djibouti |
✓ (177,721
FDJ/USD) |
✗ (importée
de la Fed) |
✓
(convertibilité totale) |
|
Zone CFA
(UEMOA) |
✓ (655,957
FCFA/EUR) |
✗ (contrainte
par la France) |
Partielle |
|
Éthiopie
(post-2024) |
✗ (flottant) |
✓ (taux
directeur 15 %) |
Contrôlée |
|
Nigeria |
✗ (flottant
administré) |
✓
(formellement) |
Partielle |
|
États-Unis |
✗ (flottant) |
✓ (pleine) |
✓ (totale) |
Tableau 7 — Application du trilemme de Mundell aux
économies africaines. Élaboration de l'auteur.
Ce tableau
révèle une asymétrie structurelle : les États-Unis, émetteurs de la monnaie de
réserve mondiale, échappent au trilemme. Ils peuvent simultanément laisser
flotter leur monnaie, conduire une politique monétaire souveraine et maintenir
une ouverture totale des capitaux. Les économies africaines, quelle que soit
leur configuration, sont contraintes de sacrifier au moins un degré de liberté
— et dans le cas de Djibouti, c'est la politique monétaire elle-même qui est
sacrifiée.
V. Vers une appropriation
africaine de la question monétaire
5.1 La dédollarisation : entre
espoir et réalisme
L'érosion de la
part du dollar dans les réserves mondiales — de 71 % en 2001 à 56,32 % en 2025
Q2 — alimente un débat croissant sur la dédollarisation. Les initiatives se
multiplient : le système de paiement chinois CIPS (Cross-Border Interbank
Payment System) traite désormais plus de transactions en volume que certaines
lignes SWIFT ; l'Inde a commencé à régler ses achats de pétrole russe en
roupies ; l'Arabie saoudite a, pour la première fois, accepté des paiements en
yuans.
Cependant, il
faut rester lucide : la dédollarisation est un processus lent, asymétrique et
incertain. Comme le souligne la Federal Reserve dans son rapport de juillet
2025, « en l'absence de perturbations majeures et durables qui endommageraient
la valeur du dollar comme réserve de valeur tout en renforçant l'attractivité
des alternatives, le dollar restera probablement la monnaie internationale
dominante pour l'avenir prévisible ». La part du renminbi dans les réserves
mondiales stagne à 2,12 % (Q2 2025) — un niveau dérisoire au regard du poids
économique de la Chine.
5.2 Que peut faire l'Afrique ?
Pistes de réflexion
Plutôt qu'une
dédollarisation frontale (irréaliste à court terme), l'Afrique peut s'engager
dans une stratégie de diversification monétaire progressive, articulée
autour de plusieurs axes.
|
Horizon |
Action |
Exemple / Référence |
|
Court
terme (0-3 ans) |
Diversifier les réserves de change : réduire la part du
dollar au profit de l'or, de l'euro et du yuan. Développer les échanges
intra-africains en monnaies locales via la ZLECAf. |
Modèle : banques centrales du Ghana et de l'Égypte qui
accumulent de l'or. La ZLECAf prévoit un système de paiement pan-africain
(PAPSS). |
|
Moyen
terme (3-7 ans) |
Développer les marchés de capitaux domestiques pour
réduire la dépendance aux emprunts en dollars. Créer des instruments de dette souveraine en monnaie
locale. |
Modèle : l'Afrique du Sud (marché obligataire profond
en ZAR). Les eurobonds africains libellés en monnaie locale restent rares
mais en croissance. |
|
Long terme
(7-15 ans) |
Construire une architecture monétaire africaine :
monnaie commune (Eco ?), banque centrale continentale, fonds monétaire
africain. Intégrer la
finance islamique comme levier alternatif. |
Le Fonds Monétaire Africain (FMA), prévu par l'Acte
constitutif de l'UA, n'est toujours pas opérationnel. La finance islamique représente 43 %
des comptes bancaires à Djibouti. |
Tableau 8 — Feuille de route pour la diversification
monétaire africaine. Élaboration de l'auteur.
5.3 Le cas spécifique de
Djibouti : réformer sans rompre
Pour Djibouti,
l'abandon du currency board serait risqué et probablement contre-productif à
court terme. La stabilité du taux de change est un actif stratégique pour un
pays-hub dont l'économie repose sur les services portuaires, la logistique et
les bases militaires étrangères — autant de secteurs où la prévisibilité
monétaire est essentielle.
Cependant, des
réformes graduelles sont possibles et nécessaires. Le FMI lui-même recommande
de modifier la loi de la BCD pour renforcer son autonomie et d'introduire des
réserves obligatoires comme outil prudentiel — des premiers pas vers une
politique monétaire plus active dans le cadre du currency board. D'autres
pistes méritent exploration : diversifier les réserves de la BCD (inclusion
d'or, d'euros, de yuans aux côtés des dollars), développer la finance islamique
comme canal de financement alternatif (elle représente déjà 43 % des comptes
bancaires selon le rapport annuel 2024 de la BCD), et renforcer le système de
paiement régional pour faciliter les échanges en monnaies locales avec
l'Éthiopie et les partenaires de la Corne de l'Afrique.
Conclusion — De la compréhension
à l'action
« L'économie est trop importante
pour être laissée aux seuls économistes. La monnaie, elle, est trop importante
pour être laissée aux seules puissances qui l'émettent. » —
Adaptation d'après Georges Clemenceau
Cet article a
tenté de déconstruire, avec rigueur et sans complaisance, les mécanismes par
lesquels le dollar américain maintient son hégémonie mondiale — une hégémonie
qui repose non plus sur la valeur intrinsèque de la monnaie, mais sur un
système de pouvoir auto-référentiel : le dollar domine parce qu'il est demandé,
et il est demandé parce qu'il domine.
Nous avons
montré que cette domination s'exerce à travers cinq piliers (pétrodollar,
SWIFT, profondeur financière, puissance militaire, extraterritorialité
juridique) ; que la création monétaire moderne opère ex nihilo, sans
ancrage matériel, conférant à l'émetteur de la monnaie de réserve un «
privilège exorbitant » ; que le currency board djiboutien, s'il garantit la
stabilité, implique une délégation quasi totale de souveraineté monétaire ; et
que les banques centrales africaines, quelle que soit leur configuration,
opèrent dans un cadre structurellement défavorable.
Mais la
compréhension n'est pas une fin en soi. L'objectif de cette série — des accords
de Bretton Woods à la ruée vers l'or, en passant par le coût du crédit — est de
doter le lecteur africain des outils analytiques nécessaires pour s'approprier
ces questions. Comprendre la création monétaire, c'est refuser la fatalité du «
c'est comme ça ». Analyser le currency board djiboutien, c'est ouvrir la
possibilité de le réformer. Étudier les alternatives à la dollarisation, c'est
contribuer à les construire.
Le prochain
article de cette série explorera les alternatives concrètes : monnaies
numériques de banques centrales (MNBC), systèmes de paiement panafricains
(PAPSS), et le rôle potentiel de la finance islamique comme vecteur d'une
finance africaine plus autonome. Car si le dollar est roi aujourd'hui, aucune
hégémonie monétaire n'a jamais été éternelle — la livre sterling en sait
quelque chose.
Bibliographie
Sources primaires et données
institutionnelles
Banque Centrale de
Djibouti (2024). Rapport annuel 2024. Djibouti : BCD.
Board of Governors of the Federal
Reserve System (2025). The International Role of the U.S. Dollar — 2025
Edition. FEDS Notes, 18 juillet 2025.
Board of Governors of the Federal
Reserve System (2025). Federal Reserve Balance Sheet Developments — November
2025. Washington, DC.
Board of Governors of the Federal
Reserve System (2026). Money Stock Measures — H.6 Release, 27 janvier 2026.
Federal Reserve Bank of St. Louis
(2025). FRED Economic Data: M2 Money Stock [M2SL]. fred.stlouisfed.org.
Fonds Monétaire International (2025).
Currency Composition of Official Foreign Exchange Reserves (COFER) — Q2 2025
Data Brief, 1er octobre 2025.
Fonds Monétaire
International (2025). Djibouti: 2025 Article IV Consultation — Staff Report. Washington, DC : FMI.
J.P. Morgan Research (2025).
De-dollarization: The End of Dollar Dominance? Global Research Report.
Trading Economics (2025). United States
Money Supply M2. tradingeconomics.com.
Ouvrages académiques et analyses
Abadi, J.,
Fernández-Villaverde, J. & Sanches, D. (2024). What Drives Global Reserve Currency
Dominance? Federal Reserve Bank of Philadelphia Working Paper.
Eichengreen, B. (2011). Exorbitant
Privilege: The Rise and Fall of the Dollar and the Future of the International
Monetary System. Oxford : Oxford University Press.
Hudson, M. (2003). Super Imperialism:
The Origin and Fundamentals of U.S. World Dominance (2e éd.). Londres : Pluto
Press.
McLeay, M., Radia, A. & Thomas, R.
(2014). Money Creation in the Modern Economy. Bank of England
Quarterly Bulletin, Q1 2014.
Nubukpo, K. (2022).
L'Urgence africaine : changeons le modèle de croissance ! Paris : Odile Jacob.
Pigeaud, F. &
Sylla, N. S. (2018). L'Arme invisible de la Françafrique : une histoire du
franc CFA. Paris : La Découverte. [Éd. anglaise : Africa's Last Colonial
Currency: The CFA Franc Story. Pluto Books, 2021.]
Pouemi, J. T.
(1980). Monnaie, servitude et liberté : la répression monétaire de l'Afrique. Paris : Éditions Jeune Afrique.
Sylla, N. S. & Ndikumana, L. (2019).
Towards a Political Economy of Monetary Dependency: The Case of the CFA Franc
in West Africa. EconStor Working Paper.
Triffin, R. (1960). Gold and the Dollar
Crisis: The Future of Convertibility. New Haven : Yale University Press.
Turner, A. (2016). Between Debt and the
Devil: Money, Credit, and Fixing Global Finance. Princeton : Princeton
University Press.
Werner, R. A. (2014). Can Banks
Individually Create Money Out of Nothing? — The Theories and the Empirical
Evidence. International Review of Financial Analysis, 36, 1-19.
Articles de la série —
abdoulmagid.blogspot.com
[Article I]
Abdoulmagid (2025). Bretton Woods : anatomie d'un déséquilibre fondateur.
abdoulmagid.blogspot.com, juin 2025.
[Article II]
Abdoulmagid (2025). Le prix du crédit : pourquoi les taux d'intérêt étranglent
l'Afrique. abdoulmagid.blogspot.com, octobre 2025.
[Article III]
Abdoulmagid (2025). La ruée vers l'or du 21e siècle : politique monétaire à
l'épreuve des nouveaux jeux géopolitiques. abdoulmagid.blogspot.com, novembre
2025.



Commentaires
Enregistrer un commentaire