La ruée vers l'or du 21e siècle : politique monétaire à l'épreuve des nouveaux enjeux géopolitiques
Par Abdoulmagid Moustapha
En 2025, l'or atteint des sommets historiques avec des prix dépassant
régulièrement les 4 000 dollars l'once, voire atteignant 4 336 dollars selon
certains records. Cette flambée spectaculaire révèle une transformation
profonde du système monétaire international. Les banques centrales ont acheté
plus de 1 000 tonnes d'or par an pendant trois années consécutives (2022-2024),
un niveau jamais vu depuis les années 1960. Cette ruée vers l'or s'inscrit dans
un contexte de remise en question de l'hégémonie du dollar américain,
particulièrement par les pays des BRICS qui cherchent activement des
alternatives au système monétaire actuel.
Introduction
« On dit que le dollar est au système financier ce que la gravité est à l’Univers : une force inéluctable qui contrôle tout le reste. » Cette métaphore reflète à merveille la domination incontestée du billet vert depuis les accords de Bretton Woods de 1944, qui ont placé la monnaie américaine au cœur du commerce mondial, des réserves internationales et des marchés financiers. Pendant des décennies, le dollar s’est imposé comme l’axe autour duquel tournait l’économie globale, offrant aux États-Unis un pouvoir monétaire unique, souvent qualifié de « privilège exorbitant ».
Cependant, en ce début de XXIe siècle, cette hégémonie se fissure. Non pas brutalement, mais par une série d’ajustements structurels, de repositionnements géopolitiques et de stratégies économiques concertées. Comme nous l’avons analysé dans nos précédents articles consacrés à la dynamique des taux d’intérêt et à l’héritage de Bretton Woods, le système financier international entre dans une phase de tension et de transformation profonde. La montée en puissance des BRICS élargis, la diversification des réserves, l’essor des systèmes de paiement alternatifs et les politiques assertives des grandes puissances redéfinissent progressivement les règles du jeu.
Cette recomposition mondiale soulève une question essentielle : assiste-t-on réellement à un basculement historique, ou seulement à une phase d’ajustement dans l’ordre monétaire international ?
C’est dans cet entre-deux, où coexistent incertitude, rivalités et innovations, que se joue la véritable « ruée vers l’or » du XXIe siècle : celle des monnaies, de la souveraineté financière et des sphères d’influence.
Partie I : L'or, thermomètre de la crise du système
monétaire international
1.1 Une hausse spectaculaire et soutenue
L'année 2024-2025 marque un tournant historique pour le cours de l'or.
Selon les données compilées, le métal précieux a connu une progression
fulgurante :
•
Février
2025 : franchissement de la barre des 2 854 euros l'once, soit +12,5% en 6
semaines
•
Avril
2025 : pic historique à 3 498 dollars l'once
•
Octobre
2025 : nouveau record à 4 336 dollars selon certaines sources
•
Performance
annuelle : +40% en glissement annuel, une performance exceptionnelle
Tableau 1 : Évolution du cours de l'or en
2024-2025
|
Période |
Prix USD/once |
Prix EUR/once |
Variation |
|
Janvier 2024 |
2 050 |
1 880 |
- |
|
Octobre 2024 |
2 790 |
2 600 |
+36% |
|
Février 2025 |
2 940 |
2 854 |
+43% |
|
Avril 2025 |
3 498 |
3 300 |
+71% |
|
Octobre 2025 |
4 336 |
4 000+ |
+111% |
Source : World Gold
Council, Goldman Sachs, données de marché compilées
Partie II : Les banques centrales, architectes de la
nouvelle donne monétaire
2.1 Des achats records qui redéfinissent les équilibres
Depuis quelques années, les banques centrales se distinguent comme des acheteurs incontournables sur le marché mondial de l’or. Cette dynamique s’est particulièrement renforcée depuis 2022. D’après les données du World Gold Council, leurs achats ont atteint des niveaux historiques :
- 2022 : 1 136 tonnes d’or, un record absolu depuis le début des statistiques modernes ;
- 2023 : 1 037 tonnes, confirmant la poursuite d’une demande exceptionnellement forte ;
- 2024 : 1 045 tonnes, consolidant un cycle de trois années consécutives au-dessus du seuil symbolique des 1 000 tonnes.
C’est la première fois depuis les années 1960 que les banques centrales accumulent autant d’or pendant trois années d’affilée. Cette évolution témoigne d’un mouvement structurel profond : les autorités monétaires cherchent à renforcer la résilience de leurs réserves et à réduire la dépendance au dollar, dans un contexte géopolitique et financier incertain.
Plusieurs facteurs expliquent cette montée en puissance :
- Diversification des réserves internationales : l’or, actif non souverain, est perçu comme un instrument de stabilité face aux fluctuations des devises et aux risques géopolitiques.
- Érosion de la confiance dans le dollar : les sanctions financières imposées à certains pays, la montée des tensions géopolitiques, et l’endettement américain poussent certaines banques centrales — notamment en Asie et au Moyen-Orient — à réduire la part du dollar dans leurs réserves.
- Recherche d’actifs sécurisés : dans un contexte d’inflation élevée et de volatilité sur les marchés financiers, l’or redevient une valeur refuge permettant de stabiliser le portefeuille global de réserves.
Cette tendance structurante marque un retour de l’or comme pilier de sécurité monétaire. Même si l’or n’est plus au cœur du système monétaire international comme à l’époque de l’étalon-or ou de Bretton Woods, il retrouve un rôle stratégique dans la gestion de la crédibilité financière et de la souveraineté économique des États.
Tableau 2 : Principaux acheteurs d'or en 2024-2025
(banques centrales)
|
Pays |
Achats 2024 (tonnes) |
Achats 2025 (tonnes)* |
|
Pologne |
89.5 |
67.1 |
|
Chine |
44.2 |
22.7 |
|
Inde |
72.6 |
3.0 |
|
Turquie |
74.8 |
19.5 |
|
Kazakhstan |
-10.2 |
32.4 |
*Données jusqu'en octobre
2025. Source : World Gold Council
Partie III : Du système de Bretton Woods au pétrodollar :
anatomie d'une domination
3.1 Les accords de Bretton Woods (1944-1971)
Les accords de Bretton Woods, signés en juillet 1944, ont établi un système
monétaire international centré sur le dollar américain. Ce système
reposait sur trois piliers fondamentaux :
•
Le
dollar convertible en or à 35 dollars l'once
•
Les
autres monnaies à taux de change fixes par rapport au dollar
•
Le
FMI et la Banque mondiale comme institutions régulatrices
Comme l'a brillamment analysé Robert Triffin, ce système contenait une
contradiction fondamentale : pour fonctionner, il nécessitait une injection
permanente de dollars dans l'économie mondiale. Mais plus les États-Unis
émettaient de dollars pour financer le commerce international, moins ils
pouvaient garantir la convertibilité de ces dollars en or. C'est le fameux «
dilemme de Triffin ».
3.2 Le choc Nixon et la fin de la convertibilité (1971)
Le 15 août 1971, le président américain Richard Nixon annonce, lors d’un discours télévisé, la suspension unilatérale de la convertibilité du dollar en or. Cette décision — connue sous le nom de « choc Nixon » — constitue un tournant majeur dans l’histoire monétaire mondiale.
Depuis les années 1960, les déséquilibres du système de Bretton Woods s’étaient aggravés. Les États-Unis finançaient simultanément la guerre du Vietnam, les programmes sociaux de la « Great Society », et faisaient face à une création massive de dollars. Parallèlement, plusieurs pays, notamment la France, convertissaient leurs réserves de dollars en or, provoquant une hémorragie dans les réserves américaines. Les États-Unis ne disposaient plus des stocks d’or nécessaires pour garantir la parité de 35 dollars l’once.
Face à cette situation, Nixon met fin au pilier central de Bretton Woods : la possibilité pour les banques centrales étrangères d’échanger leurs dollars contre de l’or. Officiellement présentée comme une mesure temporaire, cette suspension devient rapidement définitive..
3.3 L'émergence du système pétrodollar (1974)
À la suite de l’effondrement du système de Bretton Woods et de la fin de la convertibilité du dollar en or en 1971, les États-Unis se trouvent confrontés à un défi majeur : préserver le rôle international du dollar dans un environnement monétaire désormais dépourvu d’ancrage métallique. Pour maintenir la demande mondiale pour leur monnaie, les autorités américaines vont mettre en place une stratégie géoéconomique d’envergure fondée sur l’articulation entre énergie, finance et sécurité.
C’est dans ce contexte qu’en 1974, Washington conclut un accord stratégique avec l’Arabie Saoudite, alors premier exportateur mondial de pétrole et acteur dominant de l’OPEP. Cet accord repose sur trois engagements fondamentaux :
-
L’Arabie Saoudite accepte de libeller l’intégralité de ses exportations de pétrole en dollars. Ce principe s’étendra progressivement à l’ensemble de l’OPEP : toute transaction pétrolière internationale doit être réglée en monnaie américaine.
-
Les États-Unis garantissent en retour la sécurité du royaume, notamment par un soutien militaire, un transfert d’équipements stratégiques et une coopération durable en matière de défense.
-
Les excédents financiers générés par les recettes pétrolières saoudiennes – les “pétrodollars” – sont réinvestis dans des actifs financiers américains, en particulier dans les bons du Trésor. Ce mécanisme de “recyclage” assure un financement stable et à faible coût du déficit extérieur américain.
L’ensemble de ce dispositif donne naissance au système des pétrodollars, qui constitue un pilier essentiel du pouvoir monétaire américain. En obligeant implicitement tous les pays importateurs de pétrole à se procurer des dollars pour régler leurs achats énergétiques, cet arrangement crée une demande structurelle élevée pour la monnaie américaine. Le dollar s’impose ainsi comme monnaie de réserve mondiale, non plus en raison d’une convertibilité en or, mais grâce à son rôle central dans le commerce international de l’énergie et à la profondeur des marchés financiers américains.
Ce nouveau régime monétaire marque le passage d’un ancrage métallique à un ancrage géopolitique : la domination du dollar repose désormais sur une combinaison de puissance militaire, de contrôle des flux énergétiques, et de centralité des marchés de capitaux américains, plutôt que sur la détention d’un stock d’or. Ce système reste, encore aujourd’hui, un élément structurant de l’ordre monétaire et financier international.
Partie IV : Les BRICS et la dédollarisation : vers un
nouveau paradigme ?
4.1 L'expansion des BRICS
L’expansion récente des BRICS constitue l’un des événements géoéconomiques majeurs de la première moitié des années 2020. Initialement composé du Brésil, de la Russie, de l’Inde, de la Chine et de l’Afrique du Sud, le groupe a amorcé une stratégie d’élargissement destinée à renforcer son poids institutionnel et à redéfinir les équilibres du système international.
En janvier 2024, quatre nouveaux États — l’Égypte, l’Éthiopie, l’Iran et les Émirats arabes unis — rejoignent officiellement l’organisation. Cet élargissement est suivi en janvier 2025 par l’adhésion de l’Indonésie, la première économie d’Asie du Sud-Est et un acteur stratégique du G20. Le groupe compte désormais dix membres, couvrant des régions stratégiques : Moyen-Orient, Afrique, Asie du Sud, Asie du Sud-Est et Amérique latine.
Cette expansion modifie profondément la structure et les capacités cumulées du bloc. Les BRICS élargis représentent désormais :
-
plus de 45 % de la population mondiale, faisant du groupe une entité démographique majeure, et donc un marché intérieur colossal ;
-
environ 35 % du PIB mondial en parité de pouvoir d’achat (PPA), ce qui traduit un basculement progressif du centre de gravité économique vers le Sud global ;
-
une part croissante du commerce international, notamment dans l’énergie, les matières premières, l’industrie manufacturière et les biens agricoles.
L’élargissement n’est pas uniquement quantitatif : il s’accompagne d’une dimension stratégique. Les nouveaux membres, en particulier les Émirats arabes unis, l’Iran et l’Égypte, confèrent au groupe un contrôle accru sur des nœuds logistiques et énergétiques mondiaux (Golfe Persique, Mer Rouge, Canal de Suez). Par ailleurs, l’entrée de l’Indonésie — puissance démographique, archipel stratégique et économie dynamique — renforce la légitimité du groupe en Asie.
Cet élargissement traduit également une volonté collective de redéfinir l’architecture financière internationale, dominée depuis des décennies par les institutions occidentales. Les BRICS élargis cherchent à promouvoir une plus grande utilisation de leurs monnaies nationales dans les échanges, à renforcer les mécanismes financiers alternatifs (comme la Nouvelle Banque de Développement), et à encourager des formes de coopération Sud-Sud plus autonomes.
Ainsi, l’expansion des BRICS marque une étape significative dans la montée en puissance du Sud global, et contribue à accélérer le processus de multipolarisation de l’économie mondiale, tant sur les plans commercial, financier que géopolitique.
4.2 Les initiatives de dédollarisation
Dans le cadre de leur stratégie visant à renforcer leur autonomie stratégique et à réduire leur vulnérabilité face à l’hégémonie du dollar, les BRICS ont multiplié, au cours des dernières années, les initiatives destinées à promouvoir un système financier international plus diversifié. Ces initiatives s’inscrivent dans un mouvement plus large de dé-dollarisation, motivé par des considérations économiques, stratégiques et géopolitiques.
Premièrement, les membres du groupe encouragent l’usage des monnaies nationales dans le commerce bilatéral. La Chine et la Russie en constituent l’exemple emblématique : plus de 90 % de leurs échanges bilatéraux sont désormais réglés en yuan ou en roubles, contre une proportion quasi nulle avant 2014. L’Inde, pour sa part, a accru ses achats de pétrole russe en roupies, contournant de facto les circuits de paiement libellés en dollars. Ce recours croissant aux monnaies locales permet d’atténuer l’exposition aux fluctuations du dollar, de réduire les coûts de transaction et de consolider l’intégration économique intra-BRICS.
Deuxièmement, les BRICS ont entrepris de développer des systèmes de paiement alternatifs destinés à limiter leur dépendance à l’infrastructure financière dominée par l’Occident, notamment SWIFT. Le CIPS (Cross-Border Interbank Payment System) chinois constitue l’initiative la plus avancée : il compte aujourd’hui 1 467 participants indirects répartis dans 119 pays, ce qui en fait une plateforme de plus en plus crédible pour les règlements transfrontaliers en yuan. Parallèlement, la Russie a mis en place son propre système, le SPFS, conçu pour assurer la continuité des transactions financières malgré les sanctions occidentales. Même si ces systèmes ne rivalisent pas encore avec l’envergure mondiale de SWIFT, ils témoignent d’une volonté collective de bâtir une infrastructure financière plus résiliente et moins centralisée.
Troisièmement, la New Development Bank (NDB) — institution financière des BRICS fondée en 2014 — joue un rôle croissant dans la réduction de la dépendance au dollar. En augmentant la part de ses prêts libellés en monnaies locales, la NDB cherche à contourner les risques liés aux fluctuations du dollar et à diminuer l’exposition aux conditions monétaires américaines. Cette stratégie soutient également l’internationalisation des monnaies des pays membres, tout en consolidant un modèle de financement du développement reposant sur des outils financiers alternatifs aux institutions de Bretton Woods.
L’ensemble de ces initiatives révèle une transformation structurelle : les BRICS ne se contentent plus de contester discursivement la domination du dollar, mais s’emploient à institutionnaliser des mécanismes concrets visant à remodeler l’ordre monétaire international. Ces efforts contribuent à renforcer la multipolarité financière et à redéfinir les équilibres géoéconomiques mondiaux.
4.3 Les réactions américaines et occidentales
Face à l’intensification des démarches de dédollarisation menées par les BRICS, les États-Unis ont adopté une posture de plus en plus offensive, révélant les tensions croissantes qui traversent aujourd’hui l’ordre monétaire international. L’administration américaine voit dans ces initiatives non seulement un défi économique, mais aussi une remise en cause directe de sa position hégémonique.
Dans ce contexte, le président Donald Trump a multiplié les déclarations hostiles. Il a notamment menacé d’imposer des tarifs douaniers de 100 % sur les produits en provenance des pays membres des BRICS si ceux-ci poursuivaient leurs efforts visant à réduire leur dépendance au dollar. En juillet 2025, il a renforcé cette ligne dure en déclarant : « Tout pays s'alignant sur les politiques anti-américaines des BRICS sera soumis à des tarifs supplémentaires de 10 %. » Cette escalade rhétorique, s’inscrivant dans la tradition protectionniste de sa politique commerciale, dépasse le seul cadre économique : elle vise à dissuader les partenaires commerciaux des États-Unis de rejoindre ou de soutenir des initiatives susceptibles d’affaiblir la domination du dollar.
Une telle réaction témoigne de l’inquiétude croissante de Washington face à l’érosion potentielle de ce que l’on a avait qualifié de « privilège exorbitant » du dollar. Ce privilège repose sur la capacité unique des États-Unis à financer leurs déficits extérieurs dans leur propre monnaie, à bénéficier de flux de capitaux constants, et à maintenir un niveau d’endettement élevé sans subir les mêmes contraintes que les autres économies. La contestation de ce statut, même progressive ou partielle, représenterait un changement structurel majeur dans l’architecture économique mondiale.
Ainsi, les mises en garde américaines ne relèvent pas uniquement de la surenchère politique : elles reflètent la crainte que la montée en puissance des BRICS et la multiplication des instruments financiers alternatifs n’entraînent une érosion graduelle du rôle international du dollar. Une telle évolution pourrait réduire la marge de manœuvre budgétaire et monétaire des États-Unis, altérer leur influence géopolitique, et accélérer la transition vers un système financier davantage multipolaire.
Partie V : Perspectives et implications pour l'économie
mondiale
5.1 Les scénarios possibles
Scénario 1 : Multipolarisation monétaire progressive
Dans cette hypothèse, l’ordre monétaire international évoluerait de manière graduelle vers une configuration multipolaire, dans laquelle plusieurs monnaies joueraient un rôle régional ou sectoriel dominant. Le dollar, l’euro et le yuan constitueraient les trois principaux pôles monétaires, reflétant les aires d’influence économique et géopolitique respectives des États-Unis, de l’Union européenne et de la Chine.
Ce scénario n’impliquerait pas la disparition du dollar comme monnaie internationale, mais plutôt un rééquilibrage progressif du pouvoir monétaire global. Les flux commerciaux en Asie pourraient être davantage libellés en yuan, ceux en Eurasie en rouble ou en yuan, tandis que l’Afrique et l’Amérique latine pourraient adopter des systèmes hybrides fondés sur plusieurs devises.
Dans un tel système, l’or gagnerait en importance comme actif neutre, c’est-à-dire non lié à la souveraineté d’un État particulier. En période de rivalité monétaire, les banques centrales privilégieraient l’or en raison de son absence de risque politique, renforçant son rôle historique de pivot du système international.
Scénario 2 : Maintien de l’hégémonie du dollar
Ce scénario envisage la résilience du système dollar-centré malgré les initiatives de dédollarisation. Plusieurs facteurs structurels plaident en ce sens : la profondeur exceptionnelle des marchés financiers américains, leur liquidité sans équivalent, et le rôle central des États-Unis dans les échanges mondiaux de biens, de services et d’actifs financiers.
À ce jour, aucune alternative ne présente les caractéristiques nécessaires pour remplacer pleinement le dollar :
-
le yuan demeure limité par les contrôles de capitaux chinois ;
-
l’euro souffre d’une intégration budgétaire incomplète ;
-
les monnaies émergentes manquent de stabilité et de marchés de capitaux matures.
Ainsi, malgré les discours sur la dédollarisation, le système actuel pourrait perdurer grâce à l’inertie institutionnelle et à la préférence mondiale pour la stabilité, même imparfaite, des actifs libellés en dollars. Le « privilège exorbitant » des États-Unis serait ainsi prolongé, consolidant leur capacité à financer leurs déficits à moindre coût.
Scénario 3 : Crise systémique et refonte complète
Dans une situation de crise majeure — qu’elle soit financière, géopolitique, technologique ou climatique —, le système monétaire international pourrait être contraint de connaître une refonte en profondeur. Une crise systémique impliquant l’effondrement d’un grand marché financier, une rupture géopolitique majeure ou un choc énergétique global pourrait mettre en évidence les limites du cadre actuel et rendre nécessaire l’adoption d’une solution monétaire supranationale.
Cette refonte pourrait prendre la forme :
-
d’une monnaie numérique supranationale, éventuellement gérée par une institution multilatérale (FMI, Banque des règlements internationaux) ;
-
d’un système hybride fondé sur une CBDC globale indexée sur un panier de monnaies ;
-
ou d’un retour à un mécanisme d’ancrage partiel sur l’or ou sur un panier de matières premières stratégiques.
Ce scénario ouvre la voie à une rupture historique comparable à la création de Bretton Woods en 1944 ou au choc Nixon de 1971.
5.2 Implications pour les investisseurs et les États
Dans ce contexte incertain et marqué par des transformations structurelles, plusieurs stratégies deviennent essentielles pour les acteurs publics comme privés.
Diversification des réserves
Les banques centrales — en particulier celles des économies émergentes — tendent à diversifier leurs réserves. Cela passe par :
-
l’augmentation de la part de l’or, perçu comme un actif de neutralité géopolitique ;
-
une réallocation progressive vers des devises non traditionnelles (yuan, dirham, rouble) ;
-
une réduction prudente de l’exposition aux bons du Trésor américain.
Cette stratégie reflète une volonté de se prémunir contre les risques politiques, notamment les sanctions financières, et contre les fluctuations du dollar.
Accords bilatéraux
L’instabilité du système pousse également les États à multiplier les accords bilatéraux, notamment :
-
les accords de swap entre banques centrales pour faciliter les échanges en monnaies locales ;
-
les accords commerciaux libellés dans des devises alternatives, évitant le recours systématique au dollar.
Ces accords accompagnent la montée en puissance des blocs régionaux (BRICS, ASEAN, Golfe), et contribuent à la fragmentation progressive du système monétaire mondial.
Innovation technologique et CBDC
L’innovation technologique constitue un levier crucial d’adaptation. Le développement des monnaies numériques de banque centrale (CBDC) vise à moderniser les systèmes de paiement, réduire les coûts de transaction et renforcer la souveraineté monétaire.
Les CBDC pourraient, à terme :
-
faciliter les paiements transfrontaliers,
-
réduire la dépendance à SWIFT,
-
et constituer la base d’un futur système monétaire plus intégré technologiquement.
Elles sont également perçues comme un instrument permettant d’anticiper les scénarios de rupture ou de refonte globale.
Conclusion
La ruée vers l'or du 21e siècle n'est pas qu'un phénomène spéculatif. Elle
reflète une transformation profonde du système monétaire international établi
il y a 80 ans à Bretton Woods. Les banques centrales, en accumulant de l'or à
un rythme sans précédent depuis les années 1960, signalent leur volonté de
s'affranchir progressivement de la domination du dollar.
Les initiatives des BRICS, bien qu'encore embryonnaires et confrontées à
des défis majeurs, représentent la tentative la plus sérieuse à ce jour de
créer une alternative au système dollar-centrique. Le succès ou l'échec de ces
initiatives déterminera en grande partie l'architecture du système financier
international des prochaines décennies.
Pour les pays africains, et particulièrement pour Djibouti, cette évolution
présente à la fois des opportunités et des défis. La multipolarisation
monétaire pourrait offrir plus de flexibilité et de choix dans les relations
commerciales et financières internationales. Mais elle nécessite aussi une
adaptation rapide et une stratégie claire pour naviguer dans ce nouvel
environnement complexe.
L'or, métal inaltérable qui a traversé les siècles, redevient ainsi le
thermomètre des tensions géopolitiques et monétaires. Son prix record n'est pas
seulement le reflet d'une demande spéculative, mais le symptôme d'une crise de
confiance dans le système monétaire international actuel et l'anticipation d'un
changement de paradigme majeur.
Bibliographie
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Bank Gold Reserves Survey 2025. Londres: WGC Publications.
• Fonds Monétaire International
(2024). Currency Composition of Official Foreign Exchange Reserves.
Washington: IMF Statistics Department.
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• J.P. Morgan (2024). De-dollarization:
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• Banque des Règlements Internationaux (2024). The International Role of the US Dollar. BIS Quarterly Review, December 2024.
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• CADTM (2025). « The BRICS and
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• Modern Diplomacy (2025). «
BRICS Summit 2025, de-dollarisation and Trump's warnings ». Juillet 2025.




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